7 mai 2026

Temps de lecture: 4 min

Non, le développement des énergies renouvelables n’est pas lié à l’approvisionnement de base

La Commission de l’énergie du Conseil des Etats se penche actuellement sur l’accord sur l’électricité entre la Suisse et l’UE, qui revêt une grande importance pour la sécurité d’approvisionnement du pays. Un argument surprenant est avancé ces derniers temps contre cet accord: le maintien des ménages privés dans l’approvisionnement de base serait une condition préalable au développement des énergies renouvelables. Selon cette logique, ces clients apporteraient la stabilité nécessaire pour supporter des investissements à long terme et à haut risque. Ce raisonnement repose sur une hypothèse non confirmée et qui est en outre discutable sur le plan réglementaire. 

Les faits sont clairs: partout ailleurs en Europe, il n’existe plus de clients captifs, et pourtant les capacités renouvelables y sont développées à un rythme drastiquement supérieur à celui observé en Suisse. L’ouverture des marchés n’a pas freiné les investissements; elle les a rendus possibles à grande échelle. Faire dépendre l’essor des renouvelables du maintien d’un régime d’exception revient donc à confondre corrélation et causalité. 

La Suisse elle-même n’est déjà plus, dans les faits, un marché dominé par l’approvisionnement de base. Aujourd’hui, la majeure partie de la production d’électricité est vendue sur le marché libre. Celle-ci exige des investissements considérables, notamment pour l’entretien et la modernisation des installations hydrauliques, éoliennes, solaires (et aussi nucléaires). Ces investissements bénéficient de soutiens publics ciblés, compatibles avec les règles du marché et sans possibilité de transférer le risque aux clients captifs. 

Gérer ces risques est le métier même des producteurs et exige un savoir-faire qu’ils ont développé depuis la libéralisation – en Suisse en 2009, dans l’Union européenne une décennie plus tôt déjà. Les marchés de l’électricité sont par nature instables. Les prix peuvent devenir négatifs en cas de surproduction et atteindre des niveaux très élevés en période de pénurie. 

Un exemple: le 2 mai, le marché day-ahead suisse (pour une livraison au lendemain) affiche un prix de -464 €/MWh de 13h à 14h, et de +109 €/MWh entre 18h et 19h, soit un écart de 573 €/MWh en l’espace de cinq heures. 

Cette amplitude fait partie intégrante du modèle économique du secteur. Elle crée des risques, mais aussi des opportunités. Elle oblige à prioriser les investissements qui répondent à un besoin physique que les prix du marché expriment. Ce constat est partagé par les acteurs financiers qui reconnaissent les producteurs d’électricité comme des opérateurs professionnels capables d’assumer et de gérer des risques complexes. Les caisses de pension suisses, en particulier, seraient prêtes à investir davantage dans des infrastructures énergétiques nationales. Pourtant, de nombreux projets stagnent, parfois depuis des décennies. 

Transférer les risques d’investissement vers les clients de l’approvisionnement de base, en intégrant simplement les coûts dans les tarifs de l’électricité, pose au contraire de sérieux problèmes économiques et réglementaires. Economiques parce que l’absence de concurrence tend à renchérir les coûts et à affaiblir les incitations à l’optimisation continue. Réglementaires parce que l’approvisionnement de base n’a ni la mission ni la légitimité de servir de mécanisme de transfert des risques d’investissement de la main publique. 

Des instruments éprouvés existent pour orienter et soutenir les investissements dans les énergies renouvelables. Ils sont compatibles avec un marché libéralisé et parfaitement applicables en Suisse. L’approvisionnement de base n’en fait pas partie. 

Les véritables obstacles sont ailleurs: une acceptation insuffisante des nouvelles infrastructures par la population, des procédures d’autorisation interminables et des hausses de coûts spectaculaires lorsque des composants franchissent la frontière suisse. Ce sont ces facteurs qui menacent l’attractivité de l’investissement et mettent en danger la sécurité d’approvisionnement. 

Le droit de choisir son fournisseur ou son tarif n’est pas le problème. C’est l’immobilisme qui l’est. 

Auteur : Antje Kanngiesser, Directrice générale d’Alpiq
Photo :  Alpiq
Publié initialement dans Le Temps, le 7 mai 2026 https://www.letemps.ch/opinions/chroniques/non-le-developpement-des-energies-renouvelables-ne-depend-pas-de-l-approvisionnement-de-base

Si l'Europe le décide, la Suisse est à l’arrêt. L'accord sur l'électricité empêche cela.

Membres de l'Alliance pour un accord sur l'électricité